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Ukratio, pour une société vraiment plus juste, durable et fraternelle

Une économie morale

Écoutons Ferdinand Buisson, dans la 33ième leçon de morale à l'usage de l'enseignement primaire intitulée .« As-tu une idée de ce qu'est la fraternité humaine ? ».
« La civilisation, en faisant communiquer toutes les parties du monde, crée une immense solidarité entre tous les pays, même à leur insu. Nous dépendons les uns des autres sans nous en apercevoir.
Aujourd'hui, il n'y a pas un homme qui ne doive quelque chose et même beaucoup au monde entier.
Il n'y a pas de si humble ménage où il ne soit venu quelque chose de toutes les parties du monde, quelque chose qui ne pourrait pas être là sans la solidarité universelle.»

et de conclure la leçon en citant Toqueville : « il n'y a qu'un grand but dans le monde : c'est le bien de l'humanité ».
Non content de s'arrêter là, il poursuit dans la leçon suivante en évoquant ce que nous devons à nos ancêtres :
« Que de dettes envers la société ! Dette, à chaque pas sur la route, construite au prix de mille peines et souvent de mille morts; dette, à chaque tour de roue de la voiture et du wagon, à chaque tour d'hélice du navire ; dette, à chaque consommation d'un produit de l'agriculture, de l'industrie ou de la science ; dette envers tous les morts qui t'ont laissé cet héritage... » Etc.

Très bien. Mais Buisson élude la réalité qu'avait pourtant bien soulignée Adam Smith en expliquant que « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. »
Nous pourrions aussi objecter à notre moraliste que nous n'avons pas de dette envers toutes les personnes qui ont contribué à produire ce que nous consommons puisqu'elles ont été payées pour leur travail, et que nous avons payé pour notre consommation. Le système économique actuel n'invite donc nullement à la fraternité et à la charité, et c'est là ce qu'il omet de dire (sans doute parce que son but ici est d'inviter à la fraternité, et non pas de faire la révolution). Son discours ayant été entendu par des millions d'écoliers, c'est un fait qu'il n'a pas transformé durablement les âmes. La solidarité universelle dont il fait l'éloge est une éthique, malheureusement, bien peu pratiquée

Ce serait peut-être différent dans un monde où une solidarité du cœur (et non pas seulement de fait) était entretenue par la vie économique. Il faudrait évidemment une économie toute différente, où ce serait un peu plus à la bienveillance du boucher, du brasseur et du boulanger que nous devrions notre dîner, et un peu moins à leur égoïsme, car ainsi, la bienveillance serait plus assurément entretenue. On sait en effet, depuis William James, que ce ne sont pas seulement les intentions qui déterminent les comportements, mais que ce sont aussi les comportements qui influencent les intentions.

Bien sûr, on me dira, à juste titre, que la réussite d'une telle économie est plutôt incertaine. C'est un fait maintenant reconnu que la bienveillance est universellement répandue chez notre espèce, mais de là à ce qu'elle s'exprime aussi spontanément que les autres tendances que nous qualifions ordinairement d'égoïstes, il y a une certaine marge... Laisser à chacun le libre choix de son travail et de sa consommation, sans le moindre contrôle, sans autre chose qu'une confiance aveugle en la suprématie de la bienveillance de chacun est une attitude assez peu réaliste, voire irresponsable. Certes, le progrès technique rend les tâches de production moins fastidieuses, mais des tâches un peu pénibles seront toujours présentes, ne fût-ce que pour parer aux défaillances des machines. Il y aura toujours un risque de pénurie car rien ne garantit que suffisamment de volontaires se porteront spontanément sur les tâches les plus nécessaires.
Mais n'existe-t-il, pour autant, aucune alternative viable au système actuel, lequel, clairement, accentue et entretient l'égoïsme et ses conséquences malheureuses (que ce soit sur l'environnement, les humains exploités ou la qualité des relations...) ?

Pourquoi ne pas envisager le système suivant : les productions de chacun sont comptées à son crédit, et ses consommations à son débit. Chacun note sur une base de données commune, ce qu'il fait d'utile. Sont comptés aussi les services et consommations dont il bénéficie (qui sont le fruit du travail d'autres personnes). Une surveillance permettrait de limiter les indications frauduleuses. La moindre importance de l'enjeu ferait que, contrairement à ce qui se passe aujourd'hui, elle n'aurait pas besoin d'être considérable. De plus, grâce à un système ucratique, elle ne serait plus au service d'une hiérarchie... La contribution de chacun au bien commun serait ainsi visible et mieux évaluée. Aujourd'hui, la jalousie se nourrit de l'ignorance ; certains sont perçus hâtivement comme des profiteurs, tandis que des parasites passent pour des bienfaiteurs.
En plus d'être consignées qualitativement, ces actions pourraient être traduites quantitativement, en tenant compte de leur durée, de leur pénibilité, de leur utilité. Il en serait de même des consommations. Seules seraient toutefois prises en compte, celles dont la personne est responsable (qui découlent d'un choix conscient et non pas de la malchance). L'altruisme réel de chacun serait ainsi mieux évalué.
Cette évaluation (forcément approximative) devra être effectuée de façon ucratique : commissions tirées au sort, recours possibles, argumentation sur la base de l'objectif commun etc.

Ces données seraient visibles de tout le monde.
On peut s'attendre à ce que, dans un tel contexte, les citoyens ne consomment pas inconsidérément (ils tiendront compte du coût des marchandises consommées : en terme de travail d'autrui et d'impact environnemental), puisque cela serait débité de leur compte d'altruisme. De même, chacun se préoccuperait d'avoir une activité utile, afin que son solde ne devienne pas négatif, et donc, de même, son image sociale, son estime de soi.
Le souci de son image sociale n'est certes pas ce qu'on appelle à proprement parler l'altruisme, mais contrairement à la cupidité et à la peur pour sa sécurité matérielle, cette motivation ne s'opposerait pas à l'altruisme. Elle est en effet moins forte, mais aussi plus compatible avec le souci de l'autre : l'accroissement de l'estime de soi (éventuellement par autrui) ne nuit à personne (tandis que l'argent gagné vient de la poche de quelqu'un, et celui dépensé a des impacts environnementaux). Elle y inciterait même, un peu comme on amorce une pompe, ou comme l'appétit vient en mangeant : on peut prendre goût à la satisfaction morale à force de la "rencontrer". Quelle satisfaction morale, aujourd'hui, pour celui qui doit en priorité chercher à gagner de l'argent pour survivre ou vivre plus agréablement ? Pour celui qui est tenté d'en gagner toujours plus, en monétisant un maximum de choses ? Pour celui qui est souvent obligé de le faire à l'encontre de ses propres valeurs ?
Le solde de chacun représentant son apport à la collectivité, l'objectif d'un altruiste pourra être non pas de consommer ce à quoi il aurait "droit", mais de maximiser son solde... Contrairement à ce qui se passe aujourd'hui, le solde de chacun, ne sera pas perçu comme une récompense matérielle (sous la forme d'un pouvoir), avec la tentation de le "dépenser", mais comme une estimation de son utilité sociale, de son altruisme, avec la tentation de le conserver, voire de l'accroître...

Il est aisé de connaître et de prévoir les consommations souhaitées. D'une part en faisant des statistiques sur les consommations récentes, mais aussi en faisant des sondages.
Dans le cas où une denrée risque de manquer, du fait des consommations et activités prévisibles, le taux d'utilité des activités correspondant à sa production serait accru, et ce d'autant plus que les biens en question sont nécessaires, et tout le monde serait informé de cet accroissement (et de son explication). Ainsi, nombreux sont ceux qui verront là un moyen d'accroître à peu de frais, leur niveau d'utilité...
Si cela ne suffit pas, on pourrait demander à tous ceux ayant les compétences adéquates, et dont les autres occupations ne sont pas comparablement urgentes, de faire leur part (forcément minime, à cause de la coopération d'un grand nombre) de ce travail impératif. Chacun fera volontiers ce qu'il estime utile, s'il sait que, de plus, son solde en bénéficie et que le travail est réparti équitablement. On aurait ainsi un mécanisme garantissant la production des biens de première nécessité, et plus généralement, la satisfaction matérielle de chacun dans la mesure où elle ne se fait pas au détriment d'autrui.
Si malgré tout ça, une pénurie s'annonce (ce qui devrait être exceptionnel), des restrictions viseront à garantir la satisfaction de tout le monde, et, en priorité, la santé des citoyens les plus utiles. D'où une motivation supplémentaire pour chacun à ne pas perdre une occasion de se rendre utile et d'éviter celles de se rendre nuisible...
Ce système a donc le mérite d'être viable puisque la motivation des gens pour travailler là où c'est le plus nécessaire est assurée : la compassion, tout d'abord, l'estime de soi ensuite, une certaine sécurité matérielle, enfin.

Les avantages d'un tel système, par rapport à l'actuel, sont nombreux.
Chacun aurait la garantie de pouvoir satisfaire ses besoins matériels en commençant par les plus fondamentaux, garantie qui n'existe pas aujourd'hui puisque rien n'oblige ceux qui en ont les moyens à créer des emplois en consommant ou en embauchant. C'est d'ailleurs tellement vrai qu'un être humain sur sept ne mange pas à sa faim (on se doute que ces gens seraient prêt à faire un travail rémunéré, s'ils avaient la chance d'en trouver). Les gens vivent aujourd'hui avec la menace de la misère, menace qui va être de plus en plus forte au fur et à mesure qu'il y aura moins d'emplois salariés à cause de la mécanisation (qui ne peut être indéfiniment compensée par une augmentation de la consom­mation, ne fût-ce que pour des raisons environ­nementa­les). Du coup, dans cette nouvelle économie, il y aurait moins de stress et de compétition pour des avantages matériels, ce qui est bon pour la santé et le bien-être-ensemble.
La compétition est actuellement omniprésente : pour les "emplois", les clients, les biens, et même entre le vendeur et l'acheteur, il y a compétition lors de la fixation du prix : chacun tire la couverture à lui, au détriment de ses congénères. À cela s'ajoute les guerres entre groupes humains, pour des intérêts matériels : marchés, territoires, ressources, pouvoir etc. Comment espérer la fraternité dans de telles conditions ? Cette situation serait terminée... de même que les nombreux conflits qui en résultent.

Chacun choisirait plus librement ses activités utiles (sur une base altruiste), tandis qu'aujourd'hui, il doit souvent se contenter d'une activité peu utile, voire même nuisible, pour pouvoir survivre.
Chacun, aujourd'hui, doit, pour obtenir le droit de survivre, se soumettre aux décisions d'un chef de fait (son supérieur, son patron, son client...), qu'il ne peut contester : il s'agit bien d'un pouvoir discrétionnaire. Les rapports économiques sont de type maître-esclave, chacun cherche de facto à devenir maître (en tant que consommateur), en se vendant comme esclave (en tant que producteur). Dans un rapport maître-esclave, la liberté du maître empiète clairement sur celle de l'esclave, ce qui est incompatible avec la notion de liberté évoquée dans l'article 4 de la déclaration des droits de l'homme. Ce type de rapport n'est pas très satisfaisant humainement, ni forcément très efficace, cela dépend des qualités du maître. Or, ce n'est pas l'intelligence et encore moins la bienveillance qui permet aujourd'hui d'accéder à ce statut : c'est la fortune monétaire...
Là, dominerait un autre type de rapport humain, plus coopératif et égalitaire. Ce seraient tout naturellement les projets les plus utiles qui seraient effectivement et prioritaire­ment menés à terme, essentiellement par ceux qui en percevraient le plus fortement l'intérêt...
Il y a aujourd'hui un gaspillage considérable lié au manque de coopération : les entreprises ne livrent pas leurs secret industriels. Dans ce nouveau système, toute découverte, production ou idée utiles, rapportant immédiatement des points d'utilité à son auteur, celui-ci n'aurait aucune raison de ne pas la divulguer tout de suite au plus grand nombre, bien au contraire...
Les entreprises ont aujourd'hui tendance à vendre des produits rapidement obsolètes, quitte à s'entendre pour cela, afin d'accroître leur chiffre d'affaire. Là, un tel comportement serait comptabilisé comme une nuisance, et n'aurait d'ailleurs plus de raison d'être...
Les entreprises dépensent beaucoup d'énergie pour faire acheter leurs produits, indépendamment de leur utilité réelle, grâce à des techniques de manipulation. En particulier, elles cherchent à faire acheter leurs produits au détriment de ceux, de qualité équivalente, des entreprises concurrentes, ce qui est parfaitement inutile dans l'absolu ! Cette énergie (travail, papier, temps de cerveaux mobilisés...) serait économisée.
Le matraquage publicitaire a aussi un coût indirect : celui de la consommation qu'elle suscite, anormalement élevée, qui ne rend pas les gens forcément plus heureux, mais contribue à la destruction de l'environnement et à un surcroît de travail. Le manque d'argent qui en résulte chez le consommateur, qui est aussi producteur, se traduit par une pression supplémentaire pour produire des biens et les faire acheter (via la publicité)... D'où un cercle vicieux...
Une façon d'accroître les ventes consiste à présenter une abondance de produits, la sensation d'abondance qui en résulte ayant tendance à favoriser l'acte d'achat. Le gain induit de chiffre d'affaire est tel qu'il l'emporte même souvent sur le coût des denrées surnuméraires devant être jetées à cause de leur faible durée de vie (comme la nourriture fraîche). D'où un gaspillage particulière­ment absurde.
Ce qui fait acheter un produit sont ses qualités apparentes, et non pas réelles : ainsi, l'aspect d'un fruit compte plus que ses qualités nutritionnelles. Là, l'objectif poursuivi par les producteurs serait bien le bénéfice réel pour le consommateur.
Actuellement, les modes de production les plus polluants sont souvent privilégiés, car ce sont généralement les plus économiques (pour les producteurs). Pour la même raison, il y a souvent un intérêt à vendre des produits nocifs pour les utilisateurs (lorsque la nuisance n'est pas trop visible rapidement). La situation serait différente dans le nouveau système puisque tous les impacts seraient soigneusement vérifiés et pris en compte.
L'avantage apporté par la possession monétaire est tel, qu'il induit la tentation de ne pas respecter non seulement ses sentiments humains (qui devraient nous interdire de nuire à autrui et à la nature), mais aussi les lois éventuellement mises en place pour limiter les méfaits du système, malgré la lourdeur des sanctions ( auxquelles on peut toujours tenter d'échapper). D'où une criminalité importante. De plus, la répression lorsqu'il y a une forte tentation d'enfreindre la loi, induit une surenchère dans la violence (le malfaiteur étant prêt à tout pour ne pas se faire prendre). Le nouveau système s'attaque aux racines de ce fléau : il ne serait plus possible de gagner quoi que ce soit en nuisant à autrui et à l'environnement, la sécurité ne serait plus déterminée par la richesse monétaire etc.
Pourrait donc être réduit également le travail de surveillance et de répression (moins nécessaire), ce qui constitue une économie globale : moins de travail pour tout le monde, et donc, plus de temps pour des choses plus directement utiles.
Le coût pour soigner les malades et les blessés de la compétition actuelle, victimes du stress, de la violence, de la pollution, du manque de sens etc. serait également économisé, ce qui n'est sans doute pas complètement négligeable.

Actuellement, abrutis par leur activité d'esclaves, les citoyens, dans leur temps libre, ne pensent plus guère qu'à se divertir en consommant, participant par là à la nuisance globale.
Combien de choses utiles ne sont pas faites, car elles ne correspondent pas à l'intérêt d'un particulier prêt à dépenser son argent pour cela (puisque c'est ainsi que sont créés les "emplois" aujourd'hui) ? Il ne reste que le bénévolat et l'État pour s'y coller, mais avec parcimonie faute de moyens, car personne ne veut payer beaucoup d'impôts, ni trop se dépouiller de ses avoirs. De plus, à cause du système politique actuel, ce qui motive l'État n'est pas toujours précisément l'intérêt général à long terme.
Une augmentation des taxes nuit d'ailleurs localement à l'activité économique en produisant des fuites de capitaux et des délocalisations de production en direction des pays où les taux d'imposition sont moindres. D'où une difficulté évidente d'améliorer les choses, du fait de la compétition économique entre les États. Dans le nouveau système non seulement on aurait les mains libres pour améliorer les choses, mais c'est le système économique lui même qui reposerait sur ce moteur : la volonté d'améliorer les choses...

Aussi, les injustices sociales étant moindres, il y aurait moins d'envie, de jalousie, de conflits et une meilleure adhésion à la société. Plus de motivation pour y travailler, par altruisme, donc, et non plus seulement par égoïsme...
Chacun pourra enfin donner libre cours à son altruisme, sans avoir à se soucier d'un intérêt personnel, l'opposant à autrui.

Quant au discours de Ferdinand Buisson, il pourra enfin être tenu avec raison, et ceux qui l'entendront pourront exprimer leur gratitude et la traduire par leur engagement au service de la cité, pas seulement sur leur temps libre, mais dans leur vie économique quotidienne. Voilà qui pourrait consolider sérieusement l'altruisme et son cortège de bénéfices. La société s'en portera mieux, et les cours de morale, loin d'être des prêches déconnectés des réalités, porteront leurs fruits, en accroissant le bonheur de tous.

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